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You Could Be So Pretty

Une dystopie qui ressemble trop au réel

Il y a des romans qui inventent un monde et d’autres qui déplacent à peine le nôtre.

Dans « You Could Be So Pretty », Holly Bourne imagine un lycée où le culte de la beauté est institutionnalisé. Un système parfaitement organisé, ritualisé, presque religieux. Les adolescentes doivent choisir. Suivre la Doctrine, ou la refuser.

Deux voies. Deux destins.

D’un côté, les Jolies. Celles qui s’astreignent à la Prière corporelle, s’affament pour éviter le Péché, portent le Masque (maquillage parfait), surveillent leurs statistiques de validation sur les réseaux, espèrent atteindre la Sélection pendant leurs Années optimales, les années lycée.

De l’autre, les Gênantes, celles qui refusent, qui ne se maquillent pas à outrance, qui osent l’éducation plutôt que l’ornement. Et qui deviennent alors Invisibles.

Tout semble fictionnel. Tout est familier.


Joni et Belle, deux trajectoires sous pression

Joni et Belle fréquentent le même lycée.
Belle suit scrupuleusement la Doctrine. Elle performe :  régime strict, sport quotidien, maquillage maîtrisé. Elle scrute ses statistiques de validation, obsédée par le Classement. Elle a intégré que son corps soit un projet.

Joni, elle, suit un autre héritage : celui d’une mère divorcée qui l’a encouragée à penser par elle-même. Elle ne porte pas de Masque, elle répond aux injonctions, elle accepte d’être appelée Gênante.

Un événement va tout fissurer. Belle se fait lourdement harceler dans la rue par un homme qui tente de l’entraîner en voiture. Et pourtant, elle y voit presque un compliment. Lorsqu’elle en parle à l’agence de protection, composée d’hommes adultes, on lui répond que face à tant de beauté, l’homme n’a pas pu se retenir. C’est un poids et une bénédiction.

On en viendrait presque à croire qu’il faut être agressée pour se sentir féminine.

C’est à partir de là que Belle commence à douter, grâce à Joni.

La Doctrine, ou l’endoctrinement ordinaire

La force du roman tient à sa précision lexicale, tout est nommé, ritualisé, codifié.

« Tu crois que suivre la Doctrine te donne du pouvoir, alors qu’en réalité, elle te rend simplement docile. »

La Doctrine, c’est ce que les femmes entendent depuis l’enfance : sois jolie, sois mince, sois désirable, sois discrète, ne vieillis pas, ne dérange pas.

« La société tolère les Invisibles tant qu’elles restent discrètes. »

Holly Bourne met également en lumière le coût de cette obéissance. Le coût financier des cosmétiques, des vêtements, de la chirurgie esthétique présentée comme anodine. Le coût émotionnel d’une surveillance permanente. Le coût physique de la faim.

« Nous faisons charcuter des corps parfaitement sains, qui n’ont pas d’autres défauts que celui d’être naturels, sans que personne n’évoque jamais la douleur ni le long processus de cicatrisation. Et puis il y a… la faim qui nous ronge le ventre. Les poils qu’on nous arrache. Les femmes s’infligent chaque jour un degré de souffrance physique inconcevable, juste pour éviter la souffrance émotionnelle du rejet. »

Cette phrase est centrale. Elle dit tout. La souffrance physique pour éviter la souffrance sociale.

Le Masque et la peur de disparaître

Le Masque n’est pas seulement le maquillage. C’est l’effort constant pour être acceptable.

« Je prends conscience que nous soignons nos looks en toutes circonstances, juste au cas où quelqu’un nous apercevrait. Même quand je suis seule chez moi je porte un Masque. »

La liberté a un prix.

« Le jour où j’ai cessé de porter un Masque, je me suis détachée de la Doctrine… Je ne m’étais jamais sentie aussi libre. Mais je ne vais pas vous mentir… j’ai perdu ma place dans la société. J’ai perdu le droit d’être acceptée. »

C’est peut-être le passage le plus douloureux du roman. La liberté n’est pas glamour, elle isole, elle expose, elle rend vulnérable.

Vieillir, disparaître, ou s’émanciper

Le roman ne s’arrête pas aux adolescentes. Il interroge aussi le regard porté sur les femmes qui vieillissent.

« Son visage était sillonné de rides, témoignages de tous ses sourires, ses larmes, ses triomphes et ses épreuves. Elle portait l’histoire de sa vie à même la peau. Avec fierté. »

À l’inverse de la Doctrine, ces rides deviennent mémoire, non défaut.

Holly Bourne a longtemps travaillé auprès d’adolescents avant d’écrire ce texte. Elle est devenue une voix féministe importante au Royaume-Uni. Le Times a résumé le roman en ces termes, formulation que je trouve particulièrement juste : « Un roman comparable à La Servante écarlate pour la génération Instagram. »

La comparaison est forte, elle n’est pas excessive.

Entre les pages et la vie

Mère de deux adolescentes, j’ai lu ce roman avec un frisson particulier.

J’ai trouvé que ce texte faisait un écho brûlant à ce qu’elles me racontent parfois du collège et du lycée. J’ai revu ces scènes de couloirs où l’on cherche à « faire partie du groupe » à n’importe quel prix. Ce livre m’a laissé cette sensation d’urgence : celle de rappeler à nos filles que leur voix compte plus que leur reflet, et que la docilité n’est pas une fatalité.

Ce texte ne dramatise pas, il révèle.
Il parle des phénomènes de groupe, de la normalisation du porno pour être accepté, de la pression des études universitaires et de leur coût, de la manipulation psychologique insidieuse.

Il pose une question vertigineuse : faire partie du groupe vaut-il l’effacement de soi ?

Je pense sincèrement que ce roman devrait être dans tous les CDI. C’est un support rare pour parler de sociologie, de condition féminine, de psychologie, d’esprit critique. Pour rappeler aux adolescentes que le choix existe. Qu’il est difficile, qu’il peut avoir un prix mais qu’il est réel.

« Tu crois que suivre la Doctrine te donne du pouvoir… »

Non. Le pouvoir est peut-être ailleurs, dans l’éducation, dans la pensée, dans la capacité à dire non.

Et dans la littérature, qui donne les mots pour comprendre ce que l’on vit.

You Could Be So Pretty, de Holly Bourne. A partir de 16 ans.

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