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Lire pour tenir dans un monde sous tension

En ce début d’année, je ressens une forme de fatigue. Une fatigue diffuse, difficile à nommer, nourrie par le flux continu d’informations, par la violence de certaines images, par une inquiétude collective qui semble ne jamais retomber. Comme beaucoup, je me sens parfois submergée par l’actualité, par ce qu’elle raconte du monde, par ce qu’elle laisse présager pour nos enfants, pour les liens qui nous unissent et pour notre capacité à nous comprendre encore.

On entend souvent dire que nous lisons moins. Enfants, adolescents, adultes. Face à ce constat, les injonctions ne manquent pas : il faudrait lire plus, inciter à lire, retrouver le goût de la lecture. Pourtant, avant de se demander comment lire davantage, il me semble essentiel de revenir à une question plus simple et plus profonde : pourquoi lire ? Nous répétons fréquemment à nos enfants « il faut lire », sans toujours prendre le temps d’expliquer ce que la lecture peut nous apporter, à quoi elle peut servir, et pourquoi elle mérite que l’on y consacre du temps et de l’attention.

Janvier n’est pas, pour moi, un nouveau départ. C’est plutôt un mois de pause et de réflexion. Un moment pour interroger nos habitudes, non pas dans une logique de performance ou de résolution, mais pour chercher ce qui peut nous aider à tenir quand le monde vacille. Dans un quotidien saturé d’images, de notifications et d’émotions rapides, la lecture propose un autre rapport au temps. Elle nous invite à ralentir, à penser autrement, à accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.

Dans ce dossier, je vous propose d’envisager la lecture comme une réponse imparfaite mais nécessaire. Une réponse quand l’actualité devient trop lourde, quand l’inquiétude prend le dessus, quand le dialogue semble rompu, quand le monde paraît trop brutal ou trop complexe. Lire n’efface pas la peur, ni la violence, ni les fractures. Mais la lecture ouvre un espace-temps différent, un lieu où l’on peut reprendre souffle, exercer son jugement, rencontrer d’autres voix. Lire, c’est peut-être, aujourd’hui, accepter de ne pas comprendre tout, tout de suite, et faire de cette lenteur une force.

Lire, aujourd’hui, n’a rien d’anodin. Dans un monde traversé par l’urgence, la violence des images, la saturation de l’information et l’inquiétude collective, ouvrir un livre peut sembler presque dérisoire. Et pourtant, c’est peut-être précisément dans ces moments de tension que la lecture retrouve toute sa nécessité.

Lorsque nous lisons, quelque chose se ralentit. Le cerveau quitte l’état d’alerte permanent pour entrer dans un autre rythme, plus posé, plus profond. Lire, ce n’est pas seulement déchiffrer des mots, c’est engager le corps et l’esprit dans un temps long. Les recherches sur l’attention et l’empathie montrent que la lecture mobilise de nombreuses zones cérébrales à la fois, celles du langage, de la mémoire, de l’imagination, mais aussi celles qui nous permettent de comprendre les émotions et les intentions des autres. Contrairement aux flux d’informations fragmentés qui sollicitent sans cesse notre vigilance, la lecture favorise une attention soutenue, qui apaise autant qu’elle structure. Elle permet de reprendre possession de sa concentration, de sortir du pilotage automatique, et parfois même de réduire le stress physique.

Lire, c’est offrir à son esprit un espace où tout ne doit pas être compris immédiatement, un espace où l’on peut penser, ressentir, et rester présent, sans être constamment tiré vers l’urgence du monde.

Reprendre possession de son attention, c’est aussi retrouver du jugement, du libre arbitre. Dans un environnement saturé d’opinions, d’alertes et de prises de position instantanées, la lecture ouvre un espace où l’on peut ralentir, douter, réfléchir. Emmanuel Kant résumait cette ambition par une injonction simple et exigeante : « Ose penser par toi-même. » Lire participe de ce mouvement. Non pour recevoir des vérités toutes faites, mais pour exercer son jugement.

Au siècle des Lumières, le projet porté par Diderot et d’Alembert visait précisément à rendre les savoirs accessibles afin que chacun puisse développer un esprit critique et devenir un individu singulier. Les philosophes de l’époque étaient déjà confrontés à une profusion d’informations mêlant le vrai et le faux, le savant et le spectaculaire. Comme le rappelle Antoine Lilti dans Le 1 (« Comment reprendre le contrôle de l’info »), bonnes et mauvaises informations circulaient déjà, et la question était la même qu’aujourd’hui : comment éclairer sans imposer, émanciper sans confisquer le doute ? Pour éviter le clivage entre une autorité savante fermée et une défiance généralisée, l’esprit des Lumières s’est tourné vers le débat, l’ironie, la nuance. « Les écrivains des Lumières privilégiaient des modes d’écriture ouverts à l’interprétation, cherchant moins à imposer un point de vue qu’à conduire le lecteur à se forger sa propre opinion », écrit Antoine Lilti. Voltaire le formulait ainsi : « Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié. »

Lire, ce n’est donc pas adhérer, mais participer. Penser avec, parfois contre, souvent autrement.

Aujourd’hui, l’information circule majoritairement sous une forme instantanée, émotionnelle, souvent clivante. Quand la peur ou l’incompréhension dominent, la nuance devient difficile. La lecture, au contraire, nous réinstalle dans un temps long. Elle ne supprime pas la complexité, elle l’accueille. Sur les tables des libraires, romans, essais, récits et témoignages offrent des chemins de compréhension multiples. La lecture peut réconforter, mais elle peut aussi déranger, questionner, déplacer. Elle ne promet pas de réponses simples, mais elle permet de penser sans urgence, et de rester libre dans un monde qui pousse sans cesse à réagir.

Lire, c’est aussi entrer en relation.

Les histoires nous conduisent presque toujours vers l’autre, à travers les personnages, bien sûr, mais aussi à travers la voix de l’auteur. Lire, c’est accepter d’entrer dans un regard qui n’est pas le sien. Il arrive que l’on se sente en accord avec un texte, mais aussi en divergence, parfois même bousculé. Ces frottements ne sont pas des obstacles. Ils sont ce qui enrichit la lecture et nous confronte à nos propres biais.

Nous avons pourtant tendance à penser la lecture comme un acte solitaire. Elle l’est parfois, mais elle est aussi, profondément, un acte social. Dès que l’on franchit la porte d’une librairie ou d’une bibliothèque, que l’on participe à un club de lecture, ou que l’on partage une lecture en famille ou entre amis, le livre devient un point de rencontre. Il ouvre des échanges, suscite des discussions, parfois des désaccords, et permet aussi des évolutions de regard. La confrontation d’idées est souvent perçue aujourd’hui comme violente, sans doute parce que nous y sommes mal habitués. La lecture propose autre chose. Une idée peut y être exprimée sans chercher à contraindre l’autre à y adhérer. Elle se déploie, se nuance, laisse une place au doute et à la réflexion. Accepter cette nuance, c’est déjà œuvrer à une vie commune plus apaisée.

Le roman La collision de Paul Gasnier, lauréat du Prix des Prisonniers, en est une illustration saisissante. À partir de la mort de sa mère, renversée à vélo par une moto-cross, l’auteur ne se contente pas de raconter un drame. Il cherche à comprendre l’homme impliqué, les failles individuelles et collectives qui ont conduit à cet instant, ainsi que la manière dont le fait divers est récupéré et instrumentalisé. Le livre ne simplifie pas, il complexifie. Il n’assigne pas un rôle figé, il ouvre un espace de compréhension. C’est précisément dans cet espace que la lecture devient relationnelle, humaine, profondément politique au sens noble du terme.

Lire c’est agir pour soi.

Sans promettre, sans réparer à elle seule, la lecture peut accompagner certains moments de fragilité. Dans certains pays comme le Canada, elle est d’ailleurs reconnue non seulement comme un plaisir personnel, mais aussi comme un outil d’accompagnement vers le mieux-être. En Angleterre, le programme Reading Well – Books on Prescription permet à des professionnels de santé de recommander des livres sélectionnés pour accompagner la gestion de troubles comme l’anxiété ou la dépression, en complément d’un suivi médical ou psychologique. Cette approche ouvre une forme de « prescription littéraire » où le livre devient un espace de compréhension de soi, sans se substituer au soin.

Au Canada comme en France, on voit également se développer la bibliothérapie sous des formes différentes. D’un côté, une bibliothérapie plus clinique, proche de l’auto-aide guidée, peut être intégrée à des stratégies de prise en charge en santé mentale. De l’autre, une bibliothérapie dite créative, très présente en France, propose des ateliers de lecture, d’écriture et de partage. Ici, il ne s’agit pas de prescrire des titres comme on prescrit un traitement, mais de créer des espaces où les textes deviennent des appuis pour se dire, se comprendre, se remettre en mouvement. Dans les écoles aussi, la question de l’empathie est de plus en plus travaillée comme compétence relationnelle, rejoignant une intuition forte : lire n’est pas seulement un acte intérieur, c’est aussi une manière d’apprendre à rencontrer l’autre et à habiter le monde avec plus de nuance.

Le pouvoir de la fantasy sur l’imaginaire

Enfin, certains genres littéraires jouent un rôle particulier dans ces périodes de fragilité collective. La fantasy en est un exemple marquant. Héritière de l’œuvre fondatrice de J. R. R. Tolkien, dont Le Seigneur des anneaux a profondément influencé la fantasy moderne, elle propose des mondes imaginaires d’une grande cohérence, parfois rudes, souvent traversés par des conflits, mais toujours porteurs de possibles.

Aujourd’hui, la fantasy connaît un essor important, notamment dans l’édition jeunesse et young adult, et touche un public de plus en plus large. Si elle attire autant, c’est sans doute parce qu’elle offre un refuge qui n’est pas une fuite. Elle permet de s’évader tout en affrontant, à distance, des thèmes universels : le courage face à l’adversité, la lutte contre l’injustice, la solidarité, la résilience. En période difficile, ces récits peuvent agir comme un souffle, un espace où l’imaginaire aide à supporter le réel.

Loin d’être un simple divertissement, la fantasy devient alors une littérature de courage et d’espérance, un lieu où affronter des mondes inventés permet parfois de mieux comprendre et habiter le nôtre.

Vous trouverez une proposition de lectures en écho à ces réflexions ici.

Lire ne permet pas de reprendre le contrôle sur le monde. Mais cela peut nous aider à retrouver une forme de tenue dans ce que nous pouvons encore choisir. Lire pour ne pas céder à la simplification. Lire pour comprendre sans réduire. Lire pour ressentir sans être submergé. Lire pour écouter d’autres voix.

Dans un quotidien saturé de sollicitations rapides, la lecture n’est pas une performance ni une discipline à tenir. Elle est un geste possible, parfois fragile, souvent imparfait, mais profondément humain. Un geste qui ouvre un temps différent, où l’attention peut se poser, où la pensée peut se déployer, où l’on accepte de ne pas tout comprendre immédiatement.

Lire ne supprime ni les peurs ni les fractures. Mais elle offre un espace pour les traverser autrement. Un espace où l’on peut reprendre souffle, retrouver du jugement, nourrir la nuance, et réapprendre à habiter le monde sans se durcir. Peut-être est-ce là, aujourd’hui, l’une des fonctions les plus précieuses de la lecture.

Maintenant que nous avons exploré ce que la lecture peut nous offrir dans un monde sous tension, je vous souhaite en ce début d’année de trouver des livres qui ouvrent des mondes inattendus. Des récits qui font voyager. Des idées qui dérangent parfois. Des voix différentes, venues d’autres époques ou d’autres vies, dans le temps que vous choisirez de consacrer à la lecture.

Que ces pages deviennent des espaces de découverte et de réflexion. Des lieux où l’on peut ralentir et penser autrement. Où l’on rencontre l’autre sans urgence.

Je vous souhaite de belles lectures. Et surtout le plaisir de les faire résonner, ici ou ailleurs, en échangeant autour de ces nouvelles pages.

Sources

Sur les effets de la lecture sur le cerveau, l’attention et l’empathie
Le Monde, « La lecture, une mine de bienfaits pour notre cerveau », rubrique Sciences, 2025.

Sur l’attention, le jugement critique et le rapport à l’information
Le 1 Hebdo, dossier « Comment reprendre le contrôle de l’info », avec notamment des analyses d’Antoine Lilti.

Sur la prescription de lecture et la bibliothérapie comme accompagnement du soin
The Reading Agency (Royaume-Uni), programme Reading Well – Books on Prescription.
Chamberlain D., Heaps D., Robert I., « Bibliotherapy and information prescriptions », Journal of Psychiatric and Mental Health Nursing, 2008.

Sur la bibliothérapie en France (approche créative et médiation)
Bulletin des bibliothèques de France (ENSSIB), « Différentes formes de bibliothérapie en France et à l’étranger ».

Sur l’empathie, la lecture et les compétences psychosociales à l’école
Santé publique France, ressources sur le développement des compétences psychosociales (dont l’empathie).

Sur la fantasy, son histoire et son rôle culturel

Documentaire sur France télévision, « Il était une fois le triomphe de la fantasy »
Bibliothèque nationale de France, « Tolkien, un maître de la fantasy ».

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