
Il y a des romans qui avancent à bas bruit, sans spectaculaire, et qui pourtant laissent une trace durable. La confrontation appartient à cette catégorie. Un texte bref, tendu, presque étouffant, qui choisit le dialogue comme unique terrain d’affrontement et fait du langage le véritable enjeu du récit.
Tout commence par une situation de crise. Émile, négociateur du GIGN, est appelé lors d’une prise d’otage dans une école maternelle. Une intervention presque banale pour lui, si ce n’est que le preneur d’otage affirme se nommer Elon Musk. Il ne réclame ni argent ni fuite spectaculaire. Il veut observer, comprendre, éprouver des enfants élevés dans une école qui a fait le choix radical de bannir les technologies au profit du bien-être et de l’attention portée au vivant.
Le roman se resserre alors dans un huis clos essentiellement verbal. Ici, pas de scènes d’action, pas d’hémoglobine, pas d’effets inutiles. Tout se joue dans la parole, dans l’écoute, dans cette tentative fragile et obstinée de comprendre l’autre. Émile n’essaie pas de vaincre, il cherche à entrer dans la logique du forcené, à saisir ses motivations profondes. Ces échanges touchent peu à peu à l’essentiel. L’écoute, l’empathie deviennent les armes les plus puissantes.
« La négociation. Oui, le principe même de la négociation te plaît. Le choix des mots, les questions en chausse-trappes, la direction des idées, les fulgurances, l’approfondissement des fulgurances… A l’opposé des réseaux sociaux, qui sont incapables de discussion. »
Clara Dupont-Monod interroge frontalement ce qui semble s’effriter dans nos sociétés saturées de bruit : le dialogue. Là où les réseaux sociaux ont remplacé l’échange par la violence symbolique et la réaction immédiate, La confrontation rappelle que la parole peut encore être un lien. Peut-être même le dernier rempart face au vacarme, à l’absurdité ambiante et à la déshumanisation progressive.
Au cœur du roman se déploie une réflexion troublante sur l’“homme augmenté”, sur la technologie et sur la manière dont certains discours contemporains opposent brutalement deux catégories d’êtres humains. D’un côté, ceux qui suivent, submergés par l’émotion, les pulsions et la consommation incessante de contenus. De l’autre, une élite supposée lucide, destinée à conduire l’humanité et à assurer sa survie. Le forcené défend une idée glaçante : pour résister à l’intelligence artificielle, il faudrait réhabiliter l’animalité, la pulsion, la sauvagerie, domaines que l’IA ne saurait appréhender. Une thèse provocatrice, volontairement dérangeante, que le roman ne valide ni ne condamne explicitement, mais qu’il laisse se déployer jusqu’à ses contradictions. « Ils seront violents plutôt que lettrés ; ignares, pas drôles, impatients, dociles. Mais vivants. Grâce à moi. »
« Savez-vous que moins d’un Américain sur quatre a lu un roman en 2021 ? c’était 45 % en 2012. Les scientifiques datent notre déclin cognitif quand sont apparus les smartphones. »
En filigrane, La confrontation parle aussi d’attention. De cette guerre invisible qui se joue autour de notre capacité à nous concentrer, à nous déconnecter, à disposer réellement de notre temps. Le luxe de demain, suggère le texte, ne sera peut-être ni matériel ni technologique, mais la possibilité de se soustraire au flux, de reprendre possession de son esprit.
« Lutter contre la technologie revient à lutter contre nous-mêmes. C’est le génie de cet ennemi : son armée, ce sont ses victimes. »
Ce qui frappe, c’est que le roman ne cherche jamais à livrer une leçon claire. Il laisse le lecteur face à des questions ouvertes, inconfortables parfois, sur la vérité, le pouvoir, la technologie, la manipulation et les récits que l’on choisit de croire. La fin ne rassure pas, elle prolonge la réflexion.À la fois farce satirique, thriller psychologique et fiction philosophique, La confrontation assume un format hybride. On sent un travail de documentation solide, nourri d’entretiens et de références contemporaines, sans que cela n’alourdisse jamais le récit. La fiction interroge le réel, et c’est précisément là que le roman trouve sa force.C’est un livre bref, mais dense, qui laisse une empreinte durable. Un texte qui dérange sans asséner, qui provoque sans simplifier, et qui rappelle, avec une certaine gravité, que comprendre l’autre reste peut-être l’un des derniers gestes profondément humains. Ce roman rappelle que lire, aujourd’hui, c’est peut-être déjà résister à cette mécanique.
À partir de 16 ans. Les citations sont extraites du roman.