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Nous qui avons connu Solange

Certains romans racontent une histoire. D’autres réveillent des voix plus anciennes, comme si quelque chose de familier circulait déjà en nous avant même la première page.

C’est ce que j’ai ressenti en lisant « Nous qui avons connu Solange » de Marie Vareille.

À travers quatre générations de femmes, le roman traverse le XXe siècle, ses violences, ses silences et les libertés conquises lentement, souvent au prix d’immenses sacrifices. Pourtant, jamais Marie Vareille ne transforme son récit en démonstration. L’Histoire s’immisce dans les vies sans écraser les personnages. Elle façonne leurs choix, leurs peurs, leurs colères et leurs renoncements.

Dans une Corrèze rurale encore marquée par les violences sociales et familiales de son époque, Célestine tente de trouver sa place. Elle rêve d’études, d’émancipation, d’une vie plus vaste que celle à laquelle son père semble vouloir la condamner. En parallèle, les lettres de Solange, internée après la guerre dans ce que l’on appelle le « Château des brumes », font peu à peu émerger une autre histoire. Une histoire de colère, d’injustice et de blessures enfouies, liée à un événement ancien dont le mystère plane sur tout le roman : l’incendie de la grange bleue.

J’ai beaucoup aimé la construction du récit. Marie Vareille passe d’une voix à l’autre avec une grande fluidité. Chacune possède son rythme, sa sensibilité, sa manière de regarder le monde. Célestine raconte la campagne, la guerre, les attentes pesant sur les femmes, les rêves qu’il faut taire pour continuer à avancer. Solange, elle, écrit des lettres bouleversantes de lucidité et de sensibilité. Derrière celle que beaucoup considèrent comme folle, apparaît surtout une jeune femme qui refuse les règles imposées aux filles et l’enfermement auquel la société condamne celles qui dérangent.

Certaines phrases du roman résonnent longtemps après la lecture. J’en ai recopié plusieurs dans mon carnet, comme on garde des pensées importantes pour plus tard.

« Aucun parent ne connaît vraiment son enfant. Nous sommes tous éblouis par tout ce qu’ils tiennent de nous pour prendre la peine de considérer les aspects de leur personnalité qui n’ont rien à voir avec nous ou ce que nous avons tenté de leur enseigner. »

Ou encore :

« Tu sais, quand tu es ému devant un monument, un paysage, un film ou un livre, c’est aussi le souvenir de tes propres chagrins et de tes propres joies qui s’exprime. Ça te touche parce que c’est un écho. »

C’est sans doute ce qui m’a autant touchée dans ce roman. Je crois que beaucoup de lecteurs retrouveront dans ces femmes des fragments de leur propre histoire familiale. Une grand-mère silencieuse, une mère qui s’est effacée, une colère transmise sans mots, des rêves abandonnés pour continuer à tenir debout. Ces parcours semblent parfois inscrits en nous comme des tatouages invisibles.

Marie Vareille parle aussi très justement de la manière dont les lieux et les objets conservent la mémoire des vies passées. Une maison, une grange, une phrase répétée pendant l’enfance deviennent des marqueurs du temps et des traces laissées par ceux qui nous ont précédés.

Entre les pages et la vie

« Nous qui avons connu Solange » rappelle que les droits et les libertés dont disposent les femmes aujourd’hui sont le résultat de combats souvent silencieux menés par celles qui nous ont précédées. Le roman fait écho, sans jamais devenir militant au sens démonstratif du terme, à cette phrase attribuée à Simone de Beauvoir dans des propos rapportés par Claudine Monteil :

«Les droits des femmes ne sont jamais acquis.»

Mais ce qui m’a surtout touchée, c’est la tendresse qui traverse le récit malgré la violence de certaines situations. Marie Vareille regarde ses personnages avec beaucoup d’humanité. Même dans les blessures, elle laisse toujours une place à la transmission, à la réparation et à la possibilité de devenir autre chose que ce que le passé avait prévu pour nous.

Et lorsque l’on referme le roman, il reste cette impression troublante : celle d’avoir entendu des voix de femmes continuer à murmurer doucement bien après la dernière page.

Extrait : « Ne perds jamais ton temps à ressasser des regrets. La vie n’est qu’un court voyage en territoire inconnu. Nous empruntons une route plutôt qu’une autre, en ignorant si elle débouchera sur un paysage enchanteur ou un précipice mortel. Une fois une décision prise, la question n’est plus de savoir si elle était bonne ou mauvaise, mais de continuer à avancer sur le sentier qui est désormais le nôtre, en essayant d’éviter de reproduire les mêmes erreurs. N’attends pas la fin du voyage pour comprendre que ce qui fait la beauté du paysage, ce n’est ni la vue au sommet, si resplendissante soit-elle, ni le chemin et ses difficultés, mais principalement ceux avec qui nous décidons de l’entreprendre ; puisque le seul pouvoir incontestable que nous détenons est celui de choisir nos compagnons de route. »

« Nous qui avons connu Solange », de Marie Vareille aux Editions Flammarion.

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