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Retour à Tomioka

« Retour à Tomioka », de Laurent Galandon et Michaël Crouzat : revenir là où tout s’est arrêté.

Certaines catastrophes font la une des journaux pendant quelques semaines avant de disparaître de notre horizon. Pourtant, pour celles et ceux qui les ont vécues, elles continuent longtemps après que les caméras se sont éteintes.

« Retour à Tomioka » nous emmène dans cet après.

Quelques années après l’accident nucléaire de Fukushima, Osamu et sa sœur Akiko vivent avec leur grand-mère, leurs parents ayant disparu. Comme des milliers d’autres habitants, ils ont dû quitter la zone contaminée et reconstruire une existence ailleurs. Lorsque leur grand-mère disparaît, un dernier souhait devient une évidence pour le jeune garçon : rapporter ses cendres sur l’autel familial resté dans la ville abandonnée.

Pour accomplir cette promesse, il décide de retourner clandestinement dans la zone interdite.

Ce point de départ pourrait donner lieu à un récit spectaculaire ou militant. Laurent Galandon choisit une autre voie. Son histoire reste constamment à hauteur d’enfant. À travers les yeux d’Osamu, la catastrophe nucléaire cesse d’être un événement abstrait ou historique pour devenir une réalité intime faite d’absence, de déracinement et de mémoire.

La réussite de l’album tient beaucoup à cet équilibre. Le récit n’élude jamais les conséquences de Fukushima, mais il refuse les discours simplistes. Il montre les blessures laissées par l’accident, les familles dispersées, les maisons désertées, les peurs persistantes et même les formes de rejet auxquelles sont confrontés certains évacués. Les enfants découvrent ainsi que les catastrophes ne sont pas seulement naturelles ou technologiques. Elles bouleversent aussi les relations humaines.

Au fil de leur voyage, Osamu et Akiko traversent des rues silencieuses où la nature reprend progressivement sa place. Les commerces sont fermés, les habitations semblent figées dans le temps. Cette exploration possède parfois quelque chose de fascinant, presque irréel.

À cette réalité documentaire s’ajoute une dimension plus poétique. Le jeune garçon aperçoit régulièrement des yōkai, ces créatures issues du folklore japonais qui peuplent son imaginaire. Leur présence introduit une part de merveilleux sans jamais rompre avec le réalisme du récit. Elle rappelle au contraire combien les croyances, les récits et les traditions continuent d’accompagner les vivants lorsque tout semble vaciller.

Cette attention portée à la culture japonaise donne à l’album une profondeur particulière. Le retour vers l’autel familial n’est pas seulement un déplacement géographique. Il devient un geste de fidélité envers ceux qui ont précédé. Une manière de préserver un lien avec une histoire familiale que l’exil menace d’interrompre.

Le dessin de Michaël Crouzat participe pleinement à cette immersion. Les personnages possèdent une expressivité immédiatement attachante et les décors témoignent d’un important travail de documentation. Les paysages désertés, les rues abandonnées et les scènes nocturnes installent une atmosphère à la fois douce et mélancolique qui accompagne parfaitement le récit.

Entre les pages et la vie:

Les auteurs n’édulcorent ni la catastrophe ni ses conséquences. Ils choisissent pourtant de raconter cette histoire sans lourdeur et sans chercher à provoquer artificiellement l’émotion.

Le résultat est remarquable.

Les plus jeunes y trouveront une aventure portée par une fratrie attachante, un voyage clandestin, des créatures fantastiques et un univers proche de certains mangas ou films d’animation japonais qu’ils apprécient déjà.

Les lecteurs plus âgés y liront également une réflexion sur le deuil, l’attachement aux lieux, la mémoire familiale et les fractures invisibles laissées par les catastrophes.

Retour à Tomioka réussit ainsi quelque chose de rare : transmettre une page douloureuse de l’histoire récente tout en racontant avant tout une histoire profondément humaine.

Une bande dessinée sensible, intelligente et accessible, qui invite à regarder au-delà de l’événement pour s’intéresser à celles et ceux qui continuent à vivre après lui.

« Retour à Tomioka », de Laurent Galandon et Michaël Crouzat, aux Editions Jungle. A partir de 10 ans.

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