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Je, de Lilia Hassaine : découvrir l’emprise avec Antoinette

J’ai trouvé brillante l’idée de Lilia Hassaine de reprendre un personnage secondaire de Jane Eyre pour raconter son histoire et nous faire vivre, de son point de vue, l’emprise psychologique dans le couple. Bertha, la première femme de Rochester enfermée dans le grenier, devient ici Antoinette, le personnage principal dont nous découvrons la vie.

Tout commence en Jamaïque, où elle rencontre Edward Rochester. Elle s’éprend de lui, l’épouse et le suit en Angleterre. Coupée des siens et de ses racines, Antoinette se retrouve peu à peu à la merci de l’homme qu’elle a épousé.

J’ai aimé que Lilia Hassaine reprenne les codes du roman victorien, jusque dans le style. Le contexte historique est précis et donne toute sa place à la société dans laquelle Antoinette évolue. Le sujet de l’emprise traverse pourtant les années sans difficulté : les comportements décrits restent très contemporains.

Ce que nous découvrons avec elle

La force de ce roman tient pour moi à la façon dont nous vivons les événements au rythme d’Antoinette. Nous découvrons la manipulation à travers les phrases de Rochester, ses petits gestes, mais aussi les réactions de ceux qui les entourent. Nous doutons avec elle. Par moments, nous avons du mal à croire qu’il puisse agir ainsi, puis un nouvel événement nous entraîne plus loin. J’ai trouvé cette lecture vertigineuse.

Le portrait de Rochester m’a semblé particulièrement juste. Il sait être gentil, serviable et donner de lui une image qui inspire confiance. L’entourage d’Antoinette ne voit pas ce qu’elle subit, ou trouve des raisons de l’excuser. Cet aveuglement lui laisse de plus en plus de place pour agir, jusqu’à l’enfermement.

C’est un aspect du livre qui m’a beaucoup marquée : tout ce qui, autour d’Antoinette, rend cette emprise possible. Les intérêts des uns, les non-dits des autres, la complaisance et parfois une complicité involontaire contribuent à son isolement. Rochester sait trouver chez chacun ce qui servira ses intentions.

Une scène en particulier m’est restée. Antoinette écrit à une femme qui a connu Rochester avant elle, pensant trouver un appui. Mais la réponse de cette femme montre qu’elle est toujours sous son emprise. Elle évoque les drames de son enfance pour expliquer et excuser ses actes. Antoinette en prend conscience, et nous avec elle : le mécanisme n’est pas rompu.

J’ai trouvé ce passage saisissant. Même auprès de cette femme, vers laquelle Antoinette pensait pouvoir se tourner, Rochester bénéficie encore de cette indulgence. Ses blessures à lui occupent toute la place.

Pourquoi j’ai envie d’en parler

Cette lecture m’a fait penser à la difficulté de reconnaître une manipulation lorsqu’on la subit, puis de s’en dégager. Avec Antoinette, nous voyons comment l’emprise s’installe progressivement et combien les réactions de l’entourage peuvent brouiller davantage ce qu’elle perçoit.

J’ai aussi pensé aux relations amicales dans lesquelles une emprise peut se mettre en place. Ces violences psychologiques, qui ne laissent pas de traces physiques, me semblent encore trop peu abordées. Le roman permet ici de les suivre au plus près, dans ce qu’elles font vivre à celle qui les subit.

J’ai beaucoup pensé à mes filles durant cette lecture. Il me semble que leur génération est mieux informée et mieux armée que ne l’était la mienne sur le consentement. J’aimerais qu’elles le soient aussi pour reconnaître les relations toxiques. C’est une discussion que ce livre me donne envie d’avoir avec elles.

« Lorsqu’un homme sait éveiller chez chacun la passion qui lui est propre – l’orgueil chez l’un, l’intérêt chez l’autre, la jalousie chez un troisième – il n’a plus besoin de contraindre qui que ce soit. »

— Lilia Hassaine, Je

Je, Lilia Hassaine, Gallimard, collection Blanche, 2026.

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